Dans le cadre d’un projet de coopération internationale entre la Tunisie et la Fédération Wallonie-Bruxelles soutenu par Wallonie-Bruxelles International, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel a réalisé en partenariat avec la Haute Autorité Indépendante de la Communication audiovisuelle (HAICA) une recherche relative à la place et à la représentation des femmes dans les médias audiovisuels belges et tunisiens.

Sur la base d’une analyse de contenu d’un corpus médiatique et d’un examen du cadre législatif, il s’agit d’identifier des problématiques spécifiques mais aussi transversales et de réfléchir à des champs de développement possibles d’actions régulatoires adaptées à des contextes variables et destinées à améliorer la place et représentation des femmes dans les médias. L’étude participe en outre d’un échange d’expériences et de pratiques entre deux régulateurs, tant sur le plan de la régulation que sur le plan de la recherche.

 

Trois temps forts 

Initiée en 2016, la dynamique de coopération s’est poursuivie en 2017. Elle fut marquée par trois temps forts.

Tout d’abord, une équipe du CSA s’est rendue à Tunis du 27 au 30 mars 2017 afin d’échanger sur les premiers résultats de l’analyse du corpus de fictions télévisuelles élaborée sur la base de la grille d’analyse commune, de préparer la publication et le colloque. La mission a également permis aux équipes du CSA et de la HAICA de s’entretenir avec les organisations de la société civile tunisienne qui visent à promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes. Ensuite, une publication des résultats de l’ensemble de la recherche « Place et représentation des femmes dans les fictions télévisuelles ». Enfin, un colloque, orienté vers les médias et la société civile tunisienne, s’est tenu à Tunis les 7 et 8 décembre.

Une méthodologie commune

En 2016, les deux instances de régulation avaient défini une méthodologie commune pour comprendre la place et l’image des femmes dans les fictions télévisées. Le corpus se base sur les fictions à épisodes produites ou co-produites par les éditeurs de services de médias audiovisuels actifs en Tunisie et en Fédération Wallonie-Bruxelles. Le CSA s’est basé sur un corpus de 8 fictions à épisodes coproduites par la RTBF. Différents modes de production des fictions ont été pris en considération.

 Principaux résultats de l’étude belge

Sur un total de 82 personnages principaux et secondaires récurrents, 36 sont des femmes (43,90 %) et 46 sont des hommes (56,10 %).  On observe donc une sous-représentation des femmes dans ces fictions, puisqu’au 1er janvier 2016, la proportion de femmes dans la société belge était de 50,86%. Néanmoins, ce chiffre est supérieur à la proportion d’intervenants féminins identifiés au sein des fictions dans le Baromètre Egalité-Diversité du CSA. Celui-ci dénombrait en 2013 37,02 % d’intervenants féminins au sein des fictions. Par ailleurs, 60% des personnages principaux des fictions étudiées sont des femmes : on a donc une présence féminine relativement importante dans des positions clés du récit. Enfin, on observe des disparités importantes selon les séries étudiées.

En termes qualitatifs, les résultats sont nuancés. On observe bien certaines évolutions ou reconfigurations dans les représentations des identités de genre[1].

Ainsi, l’étude pointe une tendance à plus de diversité dans les catégories d’âge à l’intérieur desquelles les personnages féminins évoluent. La catégorie où se concentrent les personnages féminins principaux et secondaires récurrents est bien celle des 19-34 ans (36,11 %). Néanmoins, une large majorité des personnages féminins principaux (66,67 %) a entre 35 et 64 ans. Par ailleurs, on observe également que les hommes ne semblent pas protégés d’une certaine tendance au « jeunisme », favorisant les représentations d’une masculinité plus juvénile à l’écran (45,65 % de 19-34 ans).

Les personnages féminins sont en grande majorité des mères de famille (60 % des personnages féminins sont parents contre 33,33 % des personnages masculins), mais elles sont plus souvent montrées au sein d’un couple “libre” (non officialisé) qu’au sein d’un mariage.  Les personnages féminins sont en majorité des femmes actives (61,11 % des personnages féminins – pour 67,39 % de personnages masculins). On les retrouve dans des métiers diversifiés (police ; médecine ; journalisme ; agriculture ; personnel de service…). Les femmes sont également plus nombreuses que les hommes à appartenir à des catégories socio-professionnelles supérieures : 22,22 % de personnages féminins pour 15,22 % de personnages masculins. Il est vrai que les femmes sont régulièrement représentées comme sentimentales, romantiques, douces et émotives (particulièrement dans les séries familiales) … mais également comme travailleuses. Ces différents points sont des éléments positifs et encourageants, qui témoignent de certaines reconfigurations quant à la représentation des femmes à l’écran.

Toutefois, on observe aussi qu’un certain nombre de prescrits pèsent plus fortement sur les personnages féminins que masculins. Ainsi, la relation de couple est une thématique très forte dans les fictions étudiées et ses failles peuvent être à l’origine de bouleversements dans le récit (par ex. dans La Trêve).  Qui plus est, si la famille recomposée est parfois représentée (dans Clem et Une Famille Formidable), il y a en définitive peu de représentations « alternatives » du couple. Celui-ci est très majoritairement hétérosexuel et, dans le cas contraire, très hétéronormé. En outre, cette prégnance de la relation de couple pour les personnages féminins est renforcée par l’association de la féminité à la maternité : 60% des personnages féminins sont mères. Être mère, amoureuse, en couple – hétérosexuel – reste implicitement une forme de prescrit social pour les femmes dans la plupart des fictions de la FWB étudiées. L’inégalité de genre se manifeste aussi via la morphologie et la mise en valeur des corps des personnages féminins. En effet, bien que les deux sexes répondent en large majorité à des codes hégémoniques de minceur, les personnages masculins possèdent de manière générale des types de morphologie plus variés (en termes de poids, de taille, de musculature…). Ainsi, la représentation d’un corps mince, ferme et athlétique vaut pour 77,78 % des personnages féminins contre 67,40% des personnages masculins. Il y a par ailleurs peu de diversité dans la représentation des personnages féminins : 94,44 % des personnages féminins sont perçus comme blancs, valides, hétérosexuels et de classe moyenne/moyenne supérieure.

Parmi les éléments qui nuancent les résultats, on soulignera encore les reconfigurations ambivalentes[2]. Cette ambivalence crée des personnages paradoxaux, ce qui accroît leur complexité narrative mais limite aussi la portée des reconfigurations dans les identités et les rapports de genre. Par exemple, on observe une masculinisation des traits de caractère des « femmes au métier d’hommes ». Deuxièmement, lorsqu’un personnage féminin est contre-stéréotypé ou réussi quelque chose dans sa quête, il peut faire en même temps l’objet de mécanismes de « punition symbolique » ou de « disqualification »[3] (par exemple, il est perçu négativement par les autres personnages ou constitue une figure d’opposition), ce qui a déjà été souligné dans la littérature scientifique.

Enfin, de manière transversale, les 8 fictions étudiées présentent un nombre important de profils psychologiques masculins, qui sont relativement variés : on observe un équilibre entre des représentations qualitatives et quantitatives de la masculinité. En revanche, seules 4 fictions sur 8 vont offrir un tel équilibre dans les représentations de la féminité à l’écran. L’équilibre entre les représentations quantitatives et qualitatives se fait donc au profit des personnages masculins.

 

Descriptif du corpus analysé :

  • 8 fictions à épisode (1 saison complète par fiction) visionnées et encodées
  • 82 personnages principaux et secondaires récurrents répertoriés et encodés
  • 42 heures et 54 minutes visionnées
  • Fictions dans lesquelles la RTBF a investi au cours de l’exercice 2015

 

 

 

[1] SELLIER, Geneviève, Les séries télévisées, lieu privilégié de reconfigurations des normes de genre, Genre en séries : Cinéma, Télévision, Médias, Vol.1, 2015,

[2] Karamanoukian, Taline, « Féminités et Masculinités dans Les Bleus, Premiers pas dans la police. Entre remise en cause et réaffirmation des normes de genre ». Genre en séries : Cinéma, Télévision, Médias, Vol.1, 2015,

[3] Voyez :  Macé, Eric., « Mesurer les effets de l’ethnoracialisation dans les programmes de télévision : limites et apports de l’approche quantitative de la diversité », Réseaux, 2009/5, n°157-158. Sellier, Geneviève., « Les séries policières françaises : de nouveaux rapports hommes/femmes ? », Médiamorphoses, n°118, 2007.